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La haine de soi au service de l'unification mondiale
Dans "La raison des nations, Réflexions sur la démocratie en Europe", Pierre Manent analyse la "crise de notre existence commune", une existence politique qui est en train de "se défaire parce que nous sommes en proie à l'illusion d'une humanité unifiée qui pourrait tenir ensemble en se passant de toute forme politique". Pierre Manent interroge l'histoire, récente et lointaine, de la nation ; la manière dont elle a accueilli et nourri la démocratie ; et comment son effacement menace aujourd'hui cette démocratie même. Il met en évidence la situation paradoxale de la religion dont on ne cesse d'annoncer la fin imminente alors même que les séparations religieuses organisent de plus en plus notre paysage politique. Dans l'extrait reproduit ici (p.17-18), Pierre Manent décrit comment cette "illusion d'une humanité unifiée" s'appuie sur la haine de soi en tant que peuple - avec son passé forcément "coupable" - et l'adoration de soi en tant qu'humanité faite d'"identités" particulières, nous renvoyant aux temps "barbares" bien antérieurs à la démocratie.
Mais comment à la fois condamner tous les passés et consacrer toutes les cultures ? C'est que, toute différence collective significative mettant en danger l'unité humaine, il importe de rendre tout différence insignifiante. Les traits du passé le plus barbare deviennent au présent les éléments d'une culture infiniment respectable, puisque la seule chose vraiment mauvaise, c'est de penser et d'agir selon l'idée que telle forme de vie serait pire ou meilleure qu'une autre. Pour résumer d'un mot le noeud où notre condition s'embarrasse, la seule démarche humaine vraiment condamnable à nos yeux, c'est ce qu'on appelait jadis la conversion. Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des "identités", rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l'apostat. Il n'y a plus de changement légitime, parce qu'il n'y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l'humanité s'immobilise pour une liturgie continuelle et interminable d'adoration de soi.
*
Il y a peu de temps encore, l'idée démocratique légitimait et nourrissait l'amour que chaque peuple éprouve naturellement pour lui-même. Désormais, au nom de la démocratie, on réprouve et rabroue cet amour. Que s'est-il passé ? Et quel avenir pour l'association humaine si aucun groupe, aucune communion, aucun peuple n'est plus légitime - si seule la généralité humaine est légitime ?"
Pierre Manent
Extrait de "La Raison des Nations", Collection L'Esprit de la cité, Gallimard, Mars 2006
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La connaissance historique est une exigence démocratique
Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L'histoire, elle, est critique et laïque : elle est le bien de tous. C'est précisément pour préserver la liberté d'expression et garantir le droit pour tous d'accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d'un travail scientifique libéré du poids des circonstances, que les signataires s'élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d'un régime démocratique.
Communiqué de « Liberté pour l'histoire », 30 janvier 2006
Refusant d'entrer dans des polémiques stériles, les signataires de l'Appel « Liberté pour l'histoire », tiennent cependant à affirmer que, contrairement à des allégations récentes, aucun d'entre eux n'a jamais prétendu que l'histoire était la propriété exclusive des historiens. Bien au contraire. René Rémond, Président de l'association « Liberté pour l'histoire », vient de souligner, dans le dernier numéro de L'Histoire, que cet Appel «demande la liberté pour l'histoire : pas pour les historiens». L'histoire ne leur appartient pas : pas plus qu'aux politiques. Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L'histoire, elle, est critique et laïque : elle est le bien de tous. C'est précisément pour préserver la liberté d'expression et garantir le droit pour tous d'accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d'un travail scientifique libéré du poids des circonstances, que les signataires s'élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d'un régime démocratique.
Qu'ils soient chercheurs, enseignants, les historiens exercent une fonction dont ils savent qu'elle leur crée plus de responsabilités que de droits. Aussi les motivations des signataires ne sont-elles nullement corporatistes. S'ils ont rappelé que ce n'était pas aux parlementaires d'établir la vérité en histoire, c'est par référence à une règle juridique imposée par la constitution, à un impératif scientifique de recherche critique et à une exigence civique.
Pour l'heure, les signataires de l'Appel « Liberté pour l'histoire » (qui a reçu à ce jour l'assentiment de près de 600 enseignants-chercheurs et chercheurs, français et étrangers) prennent note de la décision du Président de la République de saisir le Conseil constitutionnel en vue du déclassement d'un alinéa de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 (et non de l'article entier comme il est écrit un peu partout). Cette abrogation vraisemblable les incite à poursuivre leur action en vue de :
1) Proposer, dans les jours qui viennent, des modifications dans la rédaction d'autres articles des lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ;
2) Organiser de manière concrète, notamment par la création de l'association « Liberté pour l'histoire », la défense des enseignants d'histoire qui pourraient être les victimes d'incriminations sur la base des dites lois ou qui le sont comme aujourd'hui Olivier Pétré-Grenouilleau, universitaire, auteur rigoureux des Traites négrières, assigné pour « révisionnisme », puis pour « diffamation raciale et apologie de crime contre l'humanité », au titre de la loi du 21 mai 2001 ;
3) Rappeler que s'il appartient traditionnellement au Parlement et au Gouvernement de décider des commémorations, célébrations ou indemnisations, il n'est pas de la compétence du Parlement de voter des lois qui voudraient dire une quelconque vérité historique officielle, et d'établir de fait, à travers l'appareil judiciaire, un contrôle sur l'écriture, voire sur l'enseignement, à tous les niveaux, de l'histoire.
Source Observatoire du communautarisme - www.communautarisme.net
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Quand l'Histoire devient otage
Le débat autour de l'article 6 de la loi du 23 février 2005 est l'un des révélateurs de la crise profonde d'identité que la France traverse. Il faut considérer pour s'en convaincre l'objet de la polémique, l'histoire coloniale, et le terrain sur lequel elle se porte, l'Ecole.
Derrière la controverse se profile une inquiétante balkanisation de l'histoire devenue terrain d'affrontement de mémoires minoritaires, manipulées à des fins politiciennes. Sont ainsi mises en cause non seulement la connaissance historique du phénomène colonial, mais aussi la possibilité d'enseigner aux futurs citoyens français une histoire rationnelle et apaisée.
Conflits de mémoires et enjeux politiciens
Pour les partisans comme pour les opposants à la mention du « rôle positif » de la colonisation, l'occasion était trop belle de souffler sur de vieilles braises et d'investir le champ de l'histoire scolaire en vue de s'attirer les faveurs d'une partie de l'électorat.
L'introduction de l'amendement à l'origine de l'article 6 montre que certains responsables politiques de droite ont voulu contenter une fraction de leur électorat et en particulier les pieds-noirs, oubliés de l'Histoire, aujourd'hui soucieux de faire pencher la balance de leur côté [1]. Cette posture aussi maladroite que réactionnaire fait écho aux inaugurations de stèles en mémoire des combattants de l'Algérie française et ne traduit rien de plus qu'une effarante porosité des élus au lobbying de quelques associations de rapatriés.
Symétriquement, comment ne pas mettre en relation le soudain réveil des députés socialistes et communistes avec les émeutes urbaines des dernières semaines ? Un comble pour ceux qui prétendaient expliquer — allant même jusqu'à donner l'impression d'excuser — l'explosion de certains quartiers de nos villes par l'unique question sociale. Placée devant ses incohérences et ses échecs, la gauche bien pensante retrouve ses vieux réflexes : n'ayant pu répondre au 21-Avril que par un antifascisme de circonstance, elle réplique aujourd'hui aux émeutes urbaines par un anticolonialisme de façade. Elle abonde — involontairement ? — dans le sens des « Indigènes de la République » pour qui la France d'aujourd'hui serait coupable d'avoir reproduit le schéma colonialiste de la France d'hier. Derrière le discours se profile l'espoir de renouer avec la glorieuse époque où la lutte contre le racisme servait de cache-sexe à un parti socialiste en mal de projet.
Le mépris de l'histoire
L'instrumentalisation des mémoires à laquelle nous assistons entre en conflit avec l'exigence d'histoire. Les historiens spécialistes de la colonisation sont fondés à refuser les injonctions partisanes ou les appels à une lecture manichéenne. Le fait de considérer un phénomène ou des événements sous un angle « positif » ou « négatif » est étranger à la méthode historique, qui doit rendre compte de la complexité du réel. L'étude de la colonisation, qui implique de se pencher sur une période douloureuse parce que proche, doit être menée avec un maximum de recul et un réel souci d'objectivité.
Pour autant, il ne faut pas non plus sombrer dans l'illusion d'une discipline imperméable aux débats politiques et sociaux. Si une « vérité historique » commune peut et doit émerger, la marge d'interprétation qui subsiste inévitablement est suffisante pour que des tendances divergentes continuent à s'exprimer, en fonction des partis pris idéologiques, des querelles de méthodes, mais aussi de la distance temporelle avec la période étudiée. Il est intéressant de noter que si l'intervention du pouvoir politique dans l'histoire de la colonisation suscite aujourd'hui une levée de boucliers, la loi Taubira concernant l'histoire de l'esclavage votée en 2001 (dont la formulation est certes moins tendancieuse) n'a provoqué aucun remous [2].
La spécificité de l'histoire à l'Ecole
Reste que les termes du débat sont sensiblement différents si on les rapporte à l'histoire universitaire ou à l'enseignement de la discipline à l'école de la République. La recherche universitaire nourrit l'enseignement primaire et secondaire, mais les deux sphères ne sont pas régies par les mêmes impératifs. L'Université est le lieu de l'approfondissement permanent du savoir et du recul critique, tandis que l'Ecole est soumise à un double objectif : rendre « la raison populaire » comme l'affirmait Condorcet, mais aussi former des citoyens.
L'histoire scolaire n'a donc pas pour unique souci de développer le savoir et l'esprit critique des élèves ; elle doit leur inculquer — sans violer leurs consciences — un sentiment d'unité et d'appartenance. « Fabriquer » la Nation tout en forgeant des esprits libres est un projet éminemment politique dont la République ne peut faire l'économie si elle ne veut pas voir se développer les réflexes tribaux et les replis communautaristes qui la divisent. L'enseignement de la colonisation peut contribuer à cette ambition civique, à condition de ne tomber ni dans le culte nostalgique d'une page, heureusement, révolue de notre histoire, ni dans la repentance mémorielle et l'auto-dénigrement national.
Jean-Sébastien URFELS
Valeurs et Actions républicaines
[1] L'article indique notamment : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».
[2] Loi n°2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.
Publication originale le samedi 3 décembre 2005
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