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Il faut aimer la France, par Bernard Debré  


Valeurs Actuelles n° 3609 paru le 27 Janvier 2006


Les Français seraient-ils devenus sadomasochistes et l’Assemblée nationale le déversoir démagogique de toutes nos querelles historiques ?

N’oublions jamais que l’histoire d’un pays est fondamentale à son équilibre et à sa capacité de construire l’avenir. Drames et exploits, sang et douleurs, bonheurs et malheurs, tout se tient. L’Histoire est un tout dans lequel il est dangereux de choisir au gré des modes et des passions du moment, sauf à diviser un peu plus les Français.

Il y a quelques années la France a fêté le bicentenaire de la Révolution. Voulait-on par là célébrer la Terreur, les noyades de Nantes, les canonnades de Lyon ? Bien sûr que non. Fallait-il, à l’inverse, que l’Assemblée, dans une séance solennelle, demande pardon pour le génocide vendéen dont l’atrocité ne fait pourtant aucun doute ? Pas davantage. La Révolution française est mère de la République : ses grandeurs et ses drames ont fait de la France ce qu’elle est. Commémorer un événement fondateur ne signifie pas qu’on l’idéalise. L’Histoire ne se juge pas, elle se constate.

Voici que l’on condamne maintenant l’épopée napoléonienne, la colonisation, et pourquoi pas la Saint-Barthélemy ? Les protestants seraient parfaitement en droit de le demander. Imagine-t-on cette loi ? "Article unique : la France par ses députés reconnaît et désapprouve avec force ces journées sanglantes qui ont permis à la royauté de massacrer des protestants innocents."

Quand un peuple commence à détricoter son histoire pour ne retenir que ses aspects noirs, c’est qu’il n’aime plus son pays. L’Assemblée nationale n’a pas à prêter main forte à ces pulsions. La loi Gayssot fut la première manifestation de cette ingérence. Il n’est pas anodin que cette loi ait été édictée par un communiste dont les antécédents totalitaires sont tout frais.

Bien entendu le génocide juif a été l’un des épisodes les plus sombres et les plus inacceptables de l’histoire contemporaine. Mais ce n’est pas la loi qui le rend horrible. C’est son horreur même, que nous avons le devoir d’enseigner à nos enfants. Bien sûr, qu’avant le génocide juif, il y eut le génocide des Arméniens par les Turcs. Fallait-il pour autant une loi de la République pour le reconnaître ?

Quant à la colonisation, ne nous trompons pas d’époque. Va-t-on faire une loi sur l’empire romain qui, dira-t-on, a eu des aspects positifs mais a également asservi tant de peuples, à commencer par les Gaulois ?

J’aime l’Afrique et j’aime ses peuples, que j’ai côtoyés comme médecin puis comme ministre de la Coopération. Je me souviens de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte-d’Ivoire indépendante qui, avant cela, fut ministre d’État de la République française et signa la Constitution française de 1958 au côté du général de Gaulle.

Il avait vu la France construire des routes et des écoles, des hôpitaux, des usines et des villes et connaissait, en même temps, mieux que quiconque, la face moins glorieuse de la colonisation, avec ses humiliations et ses drames humains. Mais il était un sage qui savait qu’on ne peut a posteriori dénouer les fils que l’Histoire a tissés, sauf à vouloir institutionnaliser la guerre civile.

Le seul devoir de mémoire qui vaille est d’aimer son pays tel qu’il est. Sans verser dans le nationalisme mais en sachant qu’à trop le dénigrer, c’est son avenir qu’on sacrifie, et avec lui la capacité de vivre ensemble des générations futures.


Bernard Debré 






le 30/01 à 17:22 | Permalien






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