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La haine de soi au service de l'unification mondiale  


Dans "La raison des nations, Réflexions sur la démocratie en Europe", Pierre Manent analyse la "crise de notre existence commune", une existence politique qui est en train de "se défaire parce que nous sommes en proie à l'illusion d'une humanité unifiée qui pourrait tenir ensemble en se passant de toute forme politique". Pierre Manent interroge l'histoire, récente et lointaine, de la nation ; la manière dont elle a accueilli et nourri la démocratie ; et comment son effacement menace aujourd'hui cette démocratie même. Il met en évidence la situation paradoxale de la religion dont on ne cesse d'annoncer la fin imminente alors même que les séparations religieuses organisent de plus en plus notre paysage politique. Dans l'extrait reproduit ici (p.17-18), Pierre Manent décrit comment cette "illusion d'une humanité unifiée" s'appuie sur la haine de soi en tant que peuple - avec son passé forcément "coupable" - et l'adoration de soi en tant qu'humanité faite d'"identités" particulières, nous renvoyant aux temps "barbares" bien antérieurs à la démocratie.


"C'est par blocs de cent millions d'individus que l'on voit se construire la "classe moyenne mondiale" qui se caractérise par la maîtrise des instruments de la communication et l'aptitude à se plier avec alacrité aux règles de la bonne gouvernance. A l'entrée du nouveau siècle, la diffusion des règles se substitue à l'intensification des volontés collectives : extension indéfinie de la "construction européenne" d'un côté, politique américaine de "mondialisation démocratique" de l'autre. L'extension spatiale indéfinie s'accompagne, particulièrement en Europe, d'un extraordinaire rétrécissement temporel. Le passé est coupable, fait de crimes collectifs et d'injustifiables contraintes. Au fur et à mesure que l'on inclut de plus en plus de populations dans l'immense "classe moyenne mondiale", on enjoint à chaque peuple de se séparer de son passé impardonnable d'intolérance et d'oppression, les monuments du crime, cathédrales ou pyramides, étant par ailleurs inscrits au "patrimoine mondial".

Mais comment à la fois condamner tous les passés et consacrer toutes les cultures ? C'est que, toute différence collective significative mettant en danger l'unité humaine, il importe de rendre tout différence insignifiante. Les traits du passé le plus barbare deviennent au présent les éléments d'une culture infiniment respectable, puisque la seule chose vraiment mauvaise, c'est de penser et d'agir selon l'idée que telle forme de vie serait pire ou meilleure qu'une autre. Pour résumer d'un mot le noeud où notre condition s'embarrasse, la seule démarche humaine vraiment condamnable à nos yeux, c'est ce qu'on appelait jadis la conversion. Notre démocratie extrême, qui enjoint le respect absolu des "identités", rejoint le fondamentalisme qui punit de mort l'apostat. Il n'y a plus de changement légitime, parce qu'il n'y a plus de préférence légitime. Sous le flash de son unité proclamée, l'humanité s'immobilise pour une liturgie continuelle et interminable d'adoration de soi.

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Il y a peu de temps encore, l'idée démocratique légitimait et nourrissait l'amour que chaque peuple éprouve naturellement pour lui-même. Désormais, au nom de la démocratie, on réprouve et rabroue cet amour. Que s'est-il passé ? Et quel avenir pour l'association humaine si aucun groupe, aucune communion, aucun peuple n'est plus légitime - si seule la généralité humaine est légitime ?"

Pierre Manent


Extrait de "La Raison des Nations", Collection L'Esprit de la cité, Gallimard, Mars 2006




le 18/04 à 11:14 | Permalien






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