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La mémoire qui flanche  


Austerlitz, le bicentenaire de la Révolution, la rafle du Vél d'Hiv, l'esclavage, la colonisation... autant d'exemples de commémorations où les politiques ont pris des libertés avec l'Histoire pour satisfaire aux revendications de groupes militants au risque de noircir la France et son héritage.


Le 2 décembre 2005 marquait le bicentenaire de la bataille d'Austerlitz, remportée par l'armée de Napoléon sur les troupes autrichiennes et russes pourtant bien supérieure en nombre en 1805. Sans doute la plus éclatante victoire de l'histoire militaire française. Pourtant, la France n'avait pas prévu de célébration particulière pour cette journée emblématique. Une décision d'autant plus surprenante que, quelques mois plus tôt (le 28 juin 2005), la France avait curieusement dépêché le porte-avions Charles-De-Gaulle, fleuron de sa flotte, aux commémorations britanniques de la bataille de Trafalgar (21 octobre 1805), qui reste comme la plus grande défaite navale de l'histoire de France.

Seul le Comité Vendôme, qui regroupe les enseignes commerciales de la place Vendôme (hôtels de luxe, bijouteries, banques d'affaires…), avait organisé une parade militaire autour des saint-cyriens qui ont pris l'habitude depuis quelques années de se réunir à cette date au pied de la colonne de bronze faite des canons pris à l'ennemi sur le champ de bataille. Ayant eu vent de cette manifestation, et quelque peu interloquée qu'il s'agisse de la seule commémoration prévue, une foule nombreuse s'était rassemblée pour honorer le souvenir des « braves » d'Austerlitz et célébrer une grande date de l'histoire de France. Ni le président de la République, parti en voyage au Mali, ni le premier ministre, en visite à Amiens pour « vendre » son CV anonyme et ses testing anti-discriminations, n'étaient là. Une absence qui s'expliquerait par la polémique orchestrée par des associations noires autour du rétablissement de l'esclavage par le consul Bonaparte en 1802. Seul le ministre de la justice, Pascal Clément, s'était annoncé à la dernière minute –visiblement convaincu par la polémique grandissante autour de l'absence de célébration officielle- et déboula place Vendôme (où se trouve son ministère) avec une demi-heure de retard obligeant les militaires et la foule à l'attendre dans le froid…


Quand la révolution s'arrête en 89

Ce n'est pas la première fois que la France passe à côté d'une commémoration nationale.

On se souvient que le bicentenaire de la Révolution française avait été des plus timides. Ayant eu pour point d'orgue le 14 juillet 1989, la parade « World » de Jean-Paul Goude, apologie des couleurs et du métissage davantage destinée à célébrer le roi Mitterrand que la période révolutionnaire, les cérémonies officielles prirent fin deux mois plus tard avec une piteuse reconstitution de la bataille de Valmy, organisée à la va-vite avec trois ans d'avance.

Le bicentenaire s'était limité à l'exaltation des hommes et des événements de 1789 en occultant ceux de 1793 : on parla beaucoup de Barnave, Mirabeau, l'abbé Sieyès, un peu de Danton, mais presque pas du tout de Marat, Robespierre et Saint-Just. Au risque d'oublier que 1789 n'avait pas apporté la démocratie (obtenue en 1792 lorsque la Convention fut élue au suffrage universel) et que c'est aux hommes de l'an II que l'on doit notamment l'école gratuite et obligatoire et… l'abolition de l'esclavage. Il s'agissait pour les organisateurs des cérémonies de ne pas évoquer la mort de Louis XVI, la Terreur, la guerre révolutionnaire contre toute l'Europe. Une pudeur qui visait aussi à éviter la polémique suscitée par l'historien de droite Pierre Chaunu et Philippe de Villiers qui dénonçait alors le "génocide vendéen" en théorisant le gouvernement de salut public de l'an II comme le précurseur des crimes d'Etat commis au XXème siècle. (1)


Jacques le fataliste

Chirac au Vél d'Hiv (droits réservés) François Mitterrand ne fut pas le seul président de la République à se sentir mal à l'aise face aux enjeux de la mémoire historique.

Jacques Chirac a quant à lui inauguré son premier mandat présidentiel avec sa fameuse déclaration du Vélodrome d'Hiver sur la responsabilité de la France dans les persécutions contre les juifs : "La France, patrie des lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France ce jour-là accomplissait l'irréparable" (2). Une vision contraire à celle de ses prédécesseurs qui, à l'instar de François Mitterrand, considéraient que Vichy était une parenthèse dans l'histoire de France, étrangère à la République dont ils étaient les dépositaires, et qu'ils n'avaient pas à assumer les crimes d'un gouvernement non élu qui était sous la tutelle directe d'une armée d'occupation.

En parlant d'une "faute collective", Jacques Chirac rompait avec ses prédécesseurs et établissait pour la première fois un lien entre Vichy et la France des lumières. Exit l'appel du 18 juin, la Résistance et la France Libre qui ont permis de restaurer la République. Curieux pour un gaulliste ! On oublie d'ailleurs en citant ce fameux discours du Vél d'Hiv que Jacques Chirac se contredisait en évoquant un peu plus loin "une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n'a jamais été à Vichy. Elle n'est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle". Toujours est-il que ce discours de rupture valut à Jacques Chirac de se faire applaudir par les associations juives, les mêmes qui, quelques années auparavant, avaient sifflé François Mitterrand, coupable à leurs yeux d'avoir continué à fleurir la tombe du maréchal Pétain à l'Ile d'Yeu.

Plus tard, Jacques Chirac rééditera le coup du Vél d'Hiv en reconnaissant lors de l'édition 2005 de la Journée de la Déportation une "déportation homosexuelle" que personne n'a jamais niée et qui est étrangère à l'histoire de France. Une façon de faire plaisir aux associations gay, fût-ce au prix de l'exactitude historique. (3)

Face à cette "tentation de la repentance" (l'expression est de Max Gallo), seul s'opposa Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'intérieur, lorsqu'il blâma le syndicat des policiers en tenue pour avoir demandé pardon pour la conduite des policiers du régime de Pétain. Chevènement parla alors de "masochisme national", un concept hélas promis à un bel avenir.


Napoléon « raciste » !

Selon la presse, la réticence des plus hauts dirigeants français à assister aux cérémonies commémoratives de la bataille d'Austerlitz s'expliquerait par leur inquiétude face à la possibilité d'affronter des manifestations de militants noirs hostiles à la figure de l'empereur Napoléon.

En effet, des groupes communautaires radicaux tels que le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais rappellent que c'est le consul Bonaparte qui a rétabli en 1802 l'esclavage dans les colonies françaises. Pour eux, Napoléon était un "raciste". C'est cette thèse que développe un ouvrage de Claude Ribbe publié en 2005, Le crime de Napoléon que son éditeur présente ainsi : "Plus d'un million de personnes vouées à la mort selon des critères "raciaux", un génocide perpétré en utilisant les gaz, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants dévorés vivants par des chiens, deux cent cinquante mille citoyens enchaînés et mis en esclavage, un plan de déportation meurtrier incluant d'anciens parlementaires, des escadrons de la mort pour traquer les résistants et les brûler sur place, des camps de triage et de concentration, des "lois raciales". Cent quarante ans avant la Shoah, un dictateur, dans l'espoir de devenir le maître du monde, n'hésite pas à écraser sous sa botte une partie de l'humanité. Ce n'est pas de Hitler qu'il s'agit, mais de son modèle, Bonaparte. Comment les exactions de ce despote misogyne, homophobe, antisémite, raciste, fasciste, antirépublicain, qui détestait autant les Français du continent que les Corses, ont-elles pu, jusqu'à présent, rester ignorées du grand public ? Pourquoi une certaine France, au XXIe siècle, s'acharne-t-elle à faire du boucher des "noirs" un héros national ?". La couverture de cet ouvrage associe subtilement Napoléon et les plus hauts dignitaires nazis... La France se retrouve ainsi nazifiée pour son épopée napoléonienne.


Le triomphe de « l'historiquement correct »

On peut s'interroger sur cette tendance simpliste qui consiste à juger les faits du passé avec les catégories de pensée du présent en écartant le contexte et les circonstances. Si le rétablissement de l'esclavage dans les colonies n'est assurément pas l'acte le plus glorieux de la geste napoléonienne, faut-il pour autant réduire l'action de Napoléon et le régime qu'il a institué à cette décision malheureuse ?

Cette vision réductrice est aussi à l'origine de la politique de renomination des rues de Paris menée depuis 2001 par Bertrand Delanoë. A peine élu maire, Bertrand Delanoë a ainsi débaptisé la rue Richepance, du nom d'un général des campagnes révolutionnaires dont le nom est gravé sur l'Arc de Triomphe, pour lui donner le nom du chevalier de Saint-George, un musicien noir du XVIIIème siècle. Une décision qui donnait satisfaction aux associations noires réclamant que l'on cessât d'honorer Richepance, coupable à leurs yeux d'avoir réprimé la révolte des noirs de la Guadeloupe et rétabli là-bas l'esclavage sur ordre de Bonaparte. Une politique d'assainissement des voies de la capitale qui se poursuivit en débaptisant le square Willette (un peintre de Montmartre coupable d'antisémitisme), la rue Alexis-Carrel (un prix Nobel de médecine un peu trop compromis avec le régime de Vichy), la rue Paulin-Méry (un médecin taxé lui aussi d'antisémite)... (4)

Une mise en application systématique de "l'historiquement correct" -pour reprendre le titre d'un livre de Jean Sévilla- qui n'a guère rencontré d'opposition dans les instances élues.


Les apprentis historiens de la classe politique
Depuis quelques années, les élus s'érigent en effet volontiers en historiens et disent ce qu'il faut penser des faits historiques au nom d'une vision dévoyée du "devoir de mémoire".

Devenu premier ministre, Lionel Jospin s'était illustré dans ce domaine en réhabilitant les mutins de 1917 "fusillés pour l'exemple" pendant la première guerre mondiale (5). Dans le même élan, la majorité de gauche plurielle a voté le 10 mai 2001 une loi reconnaissant l'esclavage comme un "crime contre l'humanité" alors que plus personne sur la scène politique ne défend ni ne justifie l'asservissement des populations noires... (6)

Une pratique parlementaire contestable et coupée de la réalité des débats à laquelle la droite s'est livrée à son tour le 23 février 2005 en faisant voter, sous la pression des associations de pieds-noirs une loi soulignant "le rôle positif de la présence française outre-mer" (7). Malheureusement, les critiques à l'encontre de cette disposition législative ont davantage porté sur son contenu que sur son principe. Au lieu de dénoncer le fait que les députés se substituent aux historiens, les "indigènes de la République" ont insisté à l'inverse sur les méfaits du colonialisme en opposant un slogan à un autre plutôt que de chercher à établir la vérité du bilan de la colonisation qui contient des aspects positifs (éducation des populations, infrastructures, développement économique) et des aspects négatifs (inégalité juridique entre colons et indigènes, répression des mouvements d'indépendance, pillage des ressources naturelles) qu'il convient de mettre en balance.

La mémoire des faits historiques est devenu un champ de bataille symbolique à l'heure où les partis politiques s'illustrent plutôt par la pauvreté de leurs propositions et un consensus sur la pratique gouvernementale en ce qui concerne le domaine économique et social. Droite et gauche se retrouvent notamment par la hâte avec laquelle elles se soumettent aux injonctions de groupes identitaires ou communautaires qui veulent imposer leur vision manichéenne de l'histoire, au risque de se livrer à une concurrence malsaine entre "victimes" pour obtenir "réparation" de la part des autorités.

Les hommes politiques sont-ils à ce point désemparés devant les enjeux du présent et les perspectives d'avenir pour se déchirer ainsi sur le passé ? Ont-ils une si noire vision de la France, de son héritage et de ses valeurs qu'ils s'acharnent à salir le pays pour plaire à leurs clientèles communautaires ?

Car une chose est certaine : à chaque fois que la mémoire flanche, c'est toujours la France qui trinque.


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(1) Voir son livre Lettre ouverte aux coupeurs de têtes sur les mensonges (Albin Michel).
(2) Pour lire le discours du président de la République, cliquer ici
(3) Lire sur le site de l'Observatoire du communautarisme : Vichy et les homosexuels
(4) François Devoucoux du Buysson, Pariscide, les gâchis de l'ère Delanoë, La Table Ronde, 2005.
(5) "La République honore les mutins de 1917", Le Monde, 7 novembre 1998.
(6) Pour lire le texte législatif, cliquer ici
(7) Pour lire le texte législatif, cliquer ici


Source : L' Observatoire du Communautarisme


le 13/01 à 17:20 | Permalien






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